Brèves de rentrée #2

Samedi 31 août

La veille, le message de Mme Alphonse sur le répondeur avait été un soulagement. Ils avaient trouvé quelqu’un pour le CP/CE1. Ouf. Mais bon, Christelle aurait bien aimé échanger avec la secrétaire, mais elle n’avait pas entendu son portable sonner, toute occupée à récupérer ses enfants en fin de journée. 

Ce n’était pas comme si cela avait été la grande préoccupation de la pré-rentrée. Des inscriptions en masse (neuf !) la dernière semaine des vacances, et les voilà en sur-effectif, dépassant la limite d’ouverture de classe. C’était à la fois un soulagement : moins d’élèves par classe, mais aussi un stress soudain : pas de mobilier, ni de matériel ! C’était la première ouverture depuis plusieurs années ! 

Elle l’avait vu venir à la fin de la réunion des directeurs, l’IEN, avec ses gros sabots et son sourire.

“Ne vous inquiétez pas, on va vous trouver quelqu’un.”

Ce n’était pas lui qui avait dû quémander des tables et des chaises à la mairie, bah, oui elle n’allait pas scier les tables doubles des autres classes, chercher à droite à gauche du matériel en surplus dans les classes, commander en catastrophe des fichiers de mathématiques CP. Six en plus et c’était tout l’équilibre des répartitions qui était chamboulé. Il avait fallu mettre à l’ordre du jour de la réunion de pré-rentrée les nouvelles listes d’effectifs, pré-faites quand elle avait su qu’une classe ouvrait, avec les collègues qui voulaient bien ouvrir leurs mails pro pendant les vacances. Pas forcément sympa pour les autres, mais ils n’avaient pas trop râlé, contents qu’ils étaient d’avoir des classes moins chargées. Laurent, qui avait le CE1, avait volontiers passé de bons élèves, afin que le début d’année soit plus doux pour le ou la collègue. Le CP/CE1, c’était vraiment pas facile. Les CP étaient encore petits, très demandeurs le premier trimestre. Les parents des CE1 qui se retrouvaient en double niveau râleraient peut-être, mais c’était le cadet de leurs soucis. 

Toujours était-il que ce matin, Christelle était partie à l’école alors que c’était le dernier week-end avant les vacances, que son dernier entrait à l’école maternelle, son grand au collège et que l’ambiance était loin d’être détendue. 

Bien sûr que Stéphane avait un peu fait la tête, mais ce dernier avait depuis des années adopté cet air blasé propre aux conjoints de directeurs d’école primaire.

A neuf heures pétantes, Christelle était donc sur le pied de guerre. Le personnel de la mairie avait déjà commencé à transférer le mobilier dans ce qui avait été la BCD. Cette dernière était donc éclatée dans le hall, faute de place. Les étagères de livres encombraient l’espace, mais les normes de sécurité étaient respectées.  Tant mieux. Parce qu’elle n’aurait pas pu la mettre ailleurs.

Christelle s’assura que ses instructions avaient été comprises puis partit dans le minuscule cagibi qui lui servait de bureau de fonction. 

Elle y finalisa les listes qu’elle afficherait lundi matin, passa quelques coups de fil pour vérifier que la commande de fournitures ne serait pas livrée dans trois semaines. 

A l’inspection aussi, Mme Alphonse faisait du zèle. Un mail de sa part apprit à la directrice que l’AVS d’un élève de CE1 ne serait pas nommée avant octobre. Soupir. Laurent allait être ravi. Depuis le temps qu’on réclamait une AVS pour Timéo. Déjà en maternelle… 

Depuis dix ans qu’elle exerçait la fonction de directrice, Christelle était plutôt bien armée et organisée. Mais il avait toujours quelque chose qui venait se greffer à la dernière minute, et c’était vite le stress et le chaos. 

« Toc, toc, toc ! » 

Laurent passa la tête par la porte et la salua. 

« Tu es venu, finalement. »

« Oui, des bricoles à fignoler. Et puis, je pouvais pas te laisser seule pour gérer tout ce bazar ! Tu dis bonjour, Mathis ? »

Là-dessus, la secrétaire de mairie arriva avec la collègue qui allait prendre en charge la nouvelle classe.

Les présentations faites, elle s’en alla non sans jeter un coup d’œil à l’installation des meubles.

Sourires gênés vite échangés avant de rentrer directement dans le vif du sujet. Pas de temps à perdre. 

Christelle mena les opérations. 

« On a juste le bon nombre de tables. Et de chaises. On a réussi à te trouver une armoire, ils vont l’installer après. Pour le bureau, en attendant, on t’a mis une table de la salle des maîtres. J’espère qu’ils vont se bouger pour te commander un truc décent rapidement ou ce sera à l’ordre du jour en conseil d’école. »

Elle scruta la collègue. Elle lui ferait un interrogatoire plus tard, mais elle était soulagée de voir qu’elle n’avait pas l’air d’être une néo-titulaire. 

Laurent suivait avec son fils. Christelle l’aurait en classe cette année. Pas toujours évident d’avoir les enfants de ses collègue dans sa classe, c’est quelque chose de délicat. Mais Christelle et Laurent se connaissaient bien, cela faisait cinq ans qu’ils étaient dans la même équipe. Il n’y avait pas de raison. 

La directrice reporta son attention sur la collègue. Comment c’était déjà ? Ah, oui, Julie. 

Elle lui tendit la liste des élèves. 

“On a essayé de te faire un petit groupe de CE1 autonome. C’est pas facile comme double niveau. Tu en as déjà eu ?”

“J’ai remplacé un congé maternité, mais ça remonte. J’ai plus l’habitude du cycle 3, mais ça va aller.”

“Comment de temps dans la boutique?”, intervint Laurent. 

“Sept ans.”

Pas débutante, donc. Tant mieux. Christelle avait toujours pas mal de travail à faire avec sa décharge, qui était toujours une stagiaire. Malgré qu’ils étaient supposés être encadrés, les stagiaires représentaient quand même une charge mentale de plus et les directeurs se retrouvaient le plus souvent à jouer les formateurs gratuitement. Elle espérait que celui ou celle de cette année serait aussi sympathique et débrouillard que Jérôme, sa décharge de l’an passé. 

Laurent la sortit de ses pensées. 

“Ça t’embête si je lui fais faire le tour ?”

Oh, non. Au contraire. Sacré Laurent. C’était vraiment un super collègue et un ami.

“Ça te coûtera juste une bouteille de vin.” ajouta-t-il avec un clin d’œil. 

Elle les laissa donc partir pour se diriger vers sa propre classe. 

Un coup d’œil circulaire lui permit d’apprécier la salle, calme avant la tempête. Les tables bien alignées. Les affiches de l’alphabet au mur. Les piles de cahiers d’écriture soigneusement posées sur son bureau à côté des fichiers de mathématiques.  Sa sixième année de CP commencerait lundi. Elle était prête de ce côté-là. 

C’était encore une fois, la direction et ses choses de dernière minutes qui s’étaient greffées la veille avec la réunion des directeurs et l’ouverture de classe qui allait lui prendre encore une partie du samedi. 

Mais pas dimanche. Sinon, Stéphane allait vraiment faire la tête.   

Laisser un commentaire