Brèves de rentrée #4

Réveil à 6h30. Café noir. Rasage de près. La sacoche de cuir noir bien cirée. Un peu fatiguée. Comme lui. C’était sa combientième rentrée déjà ? Trente six, septième ? Et toujours la même sacoche. Cadeau de ses parents quand il était sorti de l’école normale. Une relique d’un temps passé, en quelque sorte.

Jean-Michel aussi était un vieux. Quelques années encore et c’était la retraite. Il était vieux, ridé, et vieille école.

Il se saisit des clés de sa vieille AX et c’était reparti pour un an. Il rempilait pour le CM2 pour la vingt-et-unième année. Il faisait partie des meubles de l’école maintenant. Il commençait à voir les enfants de ses anciens élèves, ceux qui, comme lui restait au pays, débarquer en CP. Comme chaque année, il espérait que la fournée ne serait pas une bande de mous du bulbe. Plus les années passaient et plus il avait l’impression d’une lobotomie des cohortes d’élèves. En CM2, c’était quand même grave d’oser demander où coller sa feuille de maths. Et les regards vides que certains, de plus en plus nombreux, lui lançaient l’horripilaient de plus en plus.

Il se sentait complètement dépassé par ces nouvelles générations, plus promptes à tapoter sur une tablette que de construire des cabanes dans les bois. Ce n’était pas que Jean-Michel était contre la technologie. Non. Il était peut-être un peu réac sur les bords mais il était quelque peu effaré par les effets de cette dernière sur les cerveaux d’élèves. Internet, tout cela. C’était une belle idée, au fond, la culture, les informations étaient désormais à porter de clic de souris. Les élèves d’aujourd’hui auraient dû être plus cultivés que ceux d’hier. Mais non. Ça causait émissions débiles et jeux décérébrants, ça se partageait des photos de chatons et ça reportait en dehors des cours de récré les problèmes qui y naissaient. La technologie, au lieu d’aider l’humanité à s’élever, l’avait transformé en une masse de bas du front, incapables de faire quelque chose de leurs dix doigts. C’est qu’il y en avait toujours pour le regarder avec un air de merlan frit quand il sortait son matériel de pyrogravure ou ses polycopiés à l’alcool.

Et le muscle. Mou comme du flan. L’élève était devenu apathique et gras.

Jean-Michel avait comme adage : « Un esprit sain dans un corps sain ». Et donc, il organisait une classe verte depuis plus de vingt ans, en plein air, avec randonnées de plusieurs heures dans ds chemins bien caillouteux. Et en vingt ans, il avait eu de plus en plus de critiques. Il ne fallait pas trop secouer les pauvres biquets. Résultat, là-haut, ils commençaient à faire les frileux. Principe de précaution, ce genre de balivernes.

Les gamins allaient finir dans du papier bulle.

L’école était en vue. Dans dix minutes, les grilles allaient ouvrir. Il y avait déjà des parents avec leurs enfants sur le trottoir et trouver une place allait être difficile. Ça aussi, ça le faisait grincer des dents. Les années avaient vu venir de plus en plus les élèves en voiture, largués comme un sac postal à l’ère du train à vapeur. De moins en moins à pied, de moins en moins seuls. Mais qu’ils leur fichent la paix à la fin. Après, il ne fallait pas s’étonner qu’ils se noient dans leur trousse à la recherche d’une gomme et que faire dix fois le tour de la cour en courant leur fasse cracher leurs poumons comme quelqu’un qui s’enfilerait trois paquets de cigarettes par jour. .

Jean-Michel fila directement dans sa classe. Même un jour de rentrée, il n’avait pas besoin de venir tôt. Tout était prêt depuis longtemps. Il n’était pas un adepte de la photocopieuse. En CM2, on recopie le tableau. Point. Le collège n’allait pas faire de cadeau et son travail à lui consistait à les y préparer.

Un dernier coup d’œil à la liste avant de descendre. Vingt-cinq élèves. Parfait. L’ouverture de classe n’avait pas changé quoique ce soit. Le CM2 n’était pas très chargé. Une partie peuplait le CM1/CM2. Il n’aimait pas avoir trop d’élèves. On ne travaillait pas bien avec des classes chargées comme des wagons à bestiaux.

En descendant, il croisa une nouvelle tête. Sans doute l’heureuse gagnante de l’ouverture de classe. Il lui fit un signe de tête, elle répondit par un sourire avant de se présenter.

Julie Machinchose. Jean-Michel, CM2. Voilà. C’était fait.

Elle n’était pas jeunette, déjà ça. La nouvelle génération d’instits, enfin, de professeurs des écoles, était mal formée, ne savait pas tenir les gamins et avaient des idées vraiment farfelues en matière de pédagogie. On leur avait farci bien la tête à l’IUFM et ils continuaient leurs fantaisies avec les ESPE. Un jour, il faudrait bien qu’ils arrêtent un peu leurs idioties.

Jean-Michel poussa la porte de la cour. Christelle était en train d’ouvrir les grilles. Il lui fit un salut de la tête. La troupe était là, Laurent, Samuel, Chloé, Samira, Élise, et Pauline. Et la nouvelle.  Une équipe qui fonctionnait plutôt pas mal. Et il était quand même content de rempiler avec eux. Les chaises musicales et les nouvelles têtes chaque année, ça ne permettait pas de travailler efficacement.

La presque deux centaine d’élèves s’engouffra dans la cour avec leurs parents. Ça faisait une sacrée petite foule. Il y avait les têtes connues, plus ou moins ravies de reprendre, et les petits de CP qui serraient la main de l’adulte qui les accompagnait.

Jean-Michel se rendit à l’opposé de la cour, dernier de la liste, dernier à rentrer ses ouailles. Certains s’étaient déjà rangés devant lui. Il lut un peu d’appréhension dans leurs yeux. L’aura du maître de CM2.

Ça impressionnait toujours.

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