Brèves de rentrée #5

Mardi 3 septembre

“Léa, arrête de bavarder.”

Trois fois qu’elle la reprenait en dix minutes. Hier, elle avait compté vingt-deux fois. Ça promettait.

Samuel l’avait prévenue que celle-là avait la langue bien pendue, mais Samira n’avait pas imaginé que c’était à ce point-là ! Elle avait toujours pensé que son collègue de CE2 exagérait quand il s’en plaignait lors des repas de midi. A la réflexion, cela revenait dans son LSU : “Bavarde trop.” “Léa pourrait réussir si elle bavardait moins”.

Samira ne pouvait pas tolérer le bruit permanent d’élèves bavards alors qu’elle était en train d’expliquer leur travail aux CM2. Les CM1 devaient être autonomes et silencieux.

L’enseignante se tourna de nouveau vers les cinq paires d’yeux qui la regardaient. Cinq CM2. Cinq sur sa classe de vingt-neuf élèves. Cinq qui allaient subir le double niveau.

Tout ça parce que Môssieur Jean-Michel n’acceptait pas de dépasser vingt-cinq élèves. Que les autres niveaux débordent, ça ne lui faisait ni chaud, ni froid. Avant l’ouverture de classe, l’équipe avait carrément envisagé de mettre quelques CE2 dans la classe de Samira. Un triple niveau.

Elle avait ouvert sa bouche. Jean-Michel pouvait bien avoir trente élèves. Ça restait un simple niveau ! Laurent atteignait bien les trente-deux CE1 !

Mais non, le vieux ronchon avait fait valoir elle ne savait quel privilège d’être le plus ancien, et comme ni Christelle, ni les autres, ne voulaient se le mettre à dos, tout le monde avait fait la carpette.

C’était la deuxième année de Samira dans cette école, elle ne faisait pas le poids. Même si c’était vraiment injuste, même si c’était complètement arbitraire. Jean-Michel était un fossile d’un passé figé, celui où les classes n’étaient pas surchargées et on le nombre de postes ne diminuait pas dans le secteur. Il préférait voir les autres en baver plutôt que de bousculer ses habitudes de vieux garçon.

Samira ne lui parlait quasiment pas. D’une part, parce qu’elle n’avait rien à lui dire, malgré qu’elle ait aussi des élèves de CM2. D’autre part, parce qu’il était un coup de vent, arrivant cinq minutes avant le début de l’accueil et partant en même temps que ses élèves.

Christelle était venue la voir après le conseil des maîtres de répartition de juin.

“Ne te tracasse pas. Il y a le lotissement en construction qui se finit cet été. Ça va nous apporter des élèves. Ils vont sûrement devoir ouvrir une classe.”

Samira n’avait rien répondu, elle avait juste émis un grognement agacé, pris son sac et quitté la salle des maîtres d’un pas rageur.

Alors oui, l’ouverture s’était faite. Pas de triple niveau. Cela l’avait soulagée et en même temps, elle avait eu un peu les nerfs d’avoir consacré une partie de son été à préparer un niveau qu’elle n’allait pas avoir. Elle aurait pu dépenser son énergie ailleurs, comme pour l’étude de la langue. Elle voulait aussi lancer un projet de journal, mais avait renoncé par peur de ne pas gérer.

“Maîtresse ! On fait quoi quand on a fini ?”

Samira poussa un soupir. Même en CM1, il y en avait toujours un pour demander. La mise en route, à cet âge-là, devait être rapide. Elle avait d’ailleurs gardé les CM2 les plus dégourdis de sa classe de l’année passée pour ça. Sans blague. Jean-Michel n’allait pas avoir tout ce qui était mieux.

“Tu prends un atelier autonome”. La bannette trônait sur une table, bien en évidence.

Les CM2 étant mis au travail, retour aux CM1. Ces va-et-vient rythmeraient chaque journée. Un parcours de funambule que Samira connaissait bien. Équilibre pour que chaque niveau aient une égalité de temps consacré. Équilibre pour que chaque élève progresse malgré ses difficultés. Équilibre pour que la classe soit une unité et pas que les CM1 d’un côté et les CM2 de l’autre. Il fallait donc parsemer l’emploi du temps de temps regroupés. Samira le faisait en sport, en musique, en arts visuels. C’était facile.

Elle prit le cahier de l’élève qui avait déjà fini.

“Dylan, tu vas revenir à ta place.”

“Mais pourquoi ?”

“J’appelle ça du travail bâclé.” Samira secoua le cahier du garçon d’un air sévère.

Gros soupir. Il revint à sa place en maugréant. C’était bien étrange qu’il ait fini si rapidement. Pas étonnant, tout avait été fait par dessus la jambe.

Dylan venait de la fournée de nouveaux, ceux du nouveau lotissement, qui avaient été inscrits en août. Il s’était déjà fait remarqué la veille par son comportement à la limite de l’insolence. Samira n’allait pas se laisser impressionner. Avec six ans de REP+ dans son parcours, elle n’allait pas laisser un petit coq qui voulait rouler des mécaniques mal se tenir dans sa classe. Elle allait le remettre à sa place fissa. Ironie, second degré. Montrer qui était le chef. En douceur. Main de fer dans un gant de velours.

Dylan leva les yeux vers elle. Duel de regard. Il baissa les yeux. Reprit son crayon. Manche gagnée. Non mais.

Léa avait recommencé ses bavardages. Samira nota mentalement de la faire bouger de place au retour de la récréation. Ça tombait bien, il y avait une table simple qui n’avait pas pu être prise pour la nouvelle classe qui se sentait seule. Pile devant son bureau. Emplacement parfait pour miss langue pendue.

Malgré cela, le silence. Le grattement des stylos sur le papier. Quelques raclements de gorge ou une chaise qui bougeait ça et là. Une bonne ambiance de travail. Samira allait tout faire pour que cela dure.

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