Brèves de rentrée #6

Pauline venait de déposer sa fille à la crèche. C’était toujours un peu douloureux. Elle était si petite ! Allez, ce n’était que le dernier jour. Après, elle aurait quatre jours à passer en tête à tête. Y penser aidait la jeune maman à moins culpabiliser.

Depuis la naissance de Maëllis, Pauline s’était mise à mi-temps. Alors, elle en avait entendu des critiques. Déjà qu’elle bossait déjà pas beaucoup, alors, en plus à mi-temps, c’était vraiment de la feignantise. Et les parents qui n’aimaient pas non plus les mi-temps. Deux maîtresses sur une classe, qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Elle avait eu vent de radio trottoir dès le jour de la rentrée. Radio trottoir avait espéré que cette année, Pauline reprenne à temps plein.

Une de ses copines de PE2 lui avait dit: « Tu verras, les parents vont critiquer. » Cette dernière avait eu la même chose, même que les délégués de parents lui avaient dit qu’ils espéraient qu’elle ne fasse pas son deuxième trop vite ! Professeur des écoles, c’est pas vivre comme une nonne, quand même. De quel droit se permettaient-ils ? C’était comme si elle allait faire remarquer devant tout le monde que Mme Trucmuche devrait se faire ligaturer les trompes au lieu de pondre gamin sur gamin. Surtout si Mme Trucmuche ne s’occupait pas bien de ses enfants. Que ces derniers avaient une hygiène douteuse, une alimentation pas du tout adaptée et par conséquent un comportement vraiment problématique. Non. On fermait bien sa bouche, on faisait de petites allusions aux poux, aux oreilles dégueux et au fait que l’enfant s’endorme sur sa table dès 10h30, on aidait les gamins comme on pouvait en sentant bien que leur vie n’était pas si joyeuse et qu’ils méritaient mieux, mais on ne disait pas à Mme Trucmuche d’arrêter de s’envoyer en l’air sans prendre la pilule ou se faire poser un stérilet.

Pauline avait décidé de se mettre à mi-temps jusqu’au trois ans de Maëllis, c’était un droit et peu importe les parents qui râlent ou les remarques de son oncle lors des repas de famille. Vu comment la profession en prenait plein la poire, elle n’allait pas sacrifier le bien-être de sa famille pour le système. Sans parler que, quand même, ça faisait un demi-salaire en moins. Ils n’étaient pas à compter les centimes, mais ça se voyait un peu quand même. Mais c’était leur choix.

Pauline travaillait lundi et mardi. Elle était contente que l’inspection ait le bon sens de lui remettre le même complément que l’année dernière, Elise, avec qui elle s’entendait bien. Elle avait mis un peu de temps à prendre leurs marques, mais maintenant, elles étaient rodées et formaient un bon tandem.

La jeune femme gara son véhicule sur le parking du supermarché. Le mercredi, c’était courses et ménage le matin et préparation de classe l’après-midi. Et elle savait être efficace. Liste en main, bullet journal prêt, Pauline exploitait chacune des minutes du mercredi pour libérer un maximum de temps pour le reste. Pour que le week-end se passe en famille. Mourad n’aimait pas qu’elle bosse le week-end. Il voulait profiter de ses femmes, comme il disait. Lui qui partait le matin quand elles déjeunaient et rentrait le soir quand Maëllis était au lit. Ça arrivait que Pauline ait encore un peu de travail à faire après le mercredi, mais elle exploitait les siestes de Maëllis pour terminer.

Mais le mercredi, bon sang, quelle respiration. La mairie avait décidé, deux ans avant, de repasser à la semaine de quatre jours. Franchement, c’était vraiment bien tombé. Elle n’aurait pas aussi bien géré si elle avait dû faire le mercredi matin. Enfin, la moitié des mercredis matins. Mais quand même. De toute façon, cette semaine à quatre jours et demi, c’était vraiment pas une idée de génie. La plupart de leurs élèves se farcissant des journées à rallonge de huit heures à dix-heures en collectivité avec le trio garderie-classe-cantine, c’était franchement s’asseoir sur leur bien-être. Elle en avait eu qui comataient dès le jeudi. Impossible de tenir la classe sur la dernière demi-journée.

Sur le papier, c’était chouette, hein. Mais la mairie, elle, avait plutôt pensé que cela lui coûterait cher alors, elle s’était contenté d’imposer un allongement de la durée de la pause méridienne. Pas besoin de faire les fameux TAP avec du personnel en plus. Les accidents de cour sur le temps de midi s’étaient multipliés. Les élèves étaient encore moins attentifs, des vrais piles électriques en début d’après-midi. L’horreur.

Le retour aux quatre jours avait été accueilli comme une bénédiction. Après, c’était sûr que si les enfants se couchaient tous à une heure décente, ils seraient moins fatigués. Mais on ne pouvait pas contrôler ce facteur. Les parents faisaient ce qu’ils voulaient. Allez tenter d’expliquer ça, on taxait ensuite les enseignants de moralisateurs qui se mêlaient de ce qui ne les regardaient pas.

« Occupez vous de tenir votre classe. » lui avait-on déjà dit. Comment faire comprendre que tout était lié ? Que des gamins crevés, on ne pouvait pas les mettre si simplement au travail, ils rechignent, ils s’agitent, l’ambiance n’est pas au travail, les têtes brûlées s’échauffent, les gamins qui veulent travailler sont gênés, leurs parents râlent. Et on venait tout coller sur son dos. Les enseignants ne pouvaient pas faire de miracle, zut à la fin !

De retour de courses, Pauline mangea vite fait les restes de la veille avant de s’atteler aux quelques corrections qu’elle n’avait pas pu faire la veille. Elle s’efforçait de tout corriger sur la pause de midi, fourchette dans une main, stylo de l’autre, mais il restait toujours les corrections de l’après-midi, notamment celles des copies de leçon d’histoire des CM1.

Le CE1/CM1. Encore quelque chose qui faisait bien râler les parents. Cette année, ils avaient un nombre affolant de CE1. Ils avaient dû donc répartir les effectifs sur trois classes. Pauline découvrait  ce niveau. Elle avait eu le CE2/CM1 l’an passé, elle savait gérer un double niveau. Mais là, c’était double niveau sur deux cycles différents, avec un volume horaire des matières complètement différent ! Ce n’était plus du funambulisme, mais de l’alchimie ! Hors de question de travailler davantage à cause de ça. Pauline n’allait pas réinventer la roue. Livres du maître à gogo, photocopies pour éviter d’avoir trop à corriger, elle avait autre chose à faire que de révolutionner l’enseignement.

Alors, elle ne pondait pas de super projet génialissime qu’on présentait parfois en animation pédagogique, mais sa classe fonctionnait à peu près (mise à part la discipline, sa bête noire), les élèves avançaient et Jean-Michel ne se plaignait pas trop de ceux qu’elle lui envoyait. Même s’il trouvait qu’ils n’écrivaient pas assez. Mais le maître de CM2 avait vingt-cinq élèves sur un simple niveau, était vieux garçon et n’avait donc pas intérêt à s’engager sur ce terrain-là avec elle.

Mais qu’est-ce que Louane avait bien fichu ? Elle avait recopié n’importe comment ! Un mot sur deux était complètement faux ! Pauline soupira, souligna en rouge les mots erronés et mit un point d’exclamation dans la marge. Suivant.

Les corrections faites, elle passa à la préparation du lundi. Élise et elle s’étaient bien réparti les matières, elle pouvait donc être autonome pour ses séquences de cours et ne pas attendre son retour du vendredi. Comme elle avait bien préparé pendant les vacances, il s’agissait juste de réajuster les séances de français et mathématiques en fonction de ce qui avait été fait. De toute façon, elle prévoyait toujours trop.

Quelques modifications dans le fichier Word qui servait de cahier journal, un copier/coller des exercices non faits. Terminé.

Quinze heures. Elle irait chercher Maëllis dans une petite demi-heure. Parfait.

Bon, c’était le début de l’année. Elle savait que tous les mercredis n’allaient pas être aussi tranquilles. Alors autant en profiter.

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