Brèves de rentrée #7

Nous voici avec Chloé. Une partie que j’ai aimé écrire. Chloé est enseignante de l’ULIS, Unité Localisée  pour l’Inclusion Scolaire. Il s’agit de petites classes de 12 élèves en situation de handicap qui se trouve dans certaines écoles. Les élèves passent quelques heures dans leur classe d’âge pour suivre certaines matières. Il y a un enseignant spécialisé (normalement) et un Auxiliaire de Vie Scolaire Collectif (AVSco).  Voilà pour le jargon.

Jeudi 5 septembre

8h35. Le taxi de Jordane était en retard. Encore. Troisième jour d’école. Troisième retard.
Téléphone sur l’oreille, Chloé tenta de joindre le chauffeur. Puis le service de taxi. En vain.
Déjà, Laura était en train de s’agiter. Chloé fit rentrer ses élèves dans l’école. Mehdi secoua la tête dans tous les sens et Rudy mit les mains sur les oreilles en fredonnant la même syllabe en boucle. Il réagissait toujours comme ça quand elle était stressée.

8h42. Laura, à quatre pattes sous la table, refusait de venir s’asseoir au coin regroupement. Chloé laissa faire. La petite fille venait d’arriver. Il faudrait l’apprivoiser.
On frappa à la porte. Jordane et son chauffeur de taxi qui s’excusa à peine. Chloé se retint de le pourrir. Déjà, parce que cela remettrait Rudy en mode mains sur les oreilles, et puis, elle n’avait pas encore son AVS co, elle ne pouvait pas discuter avec le monsieur.

9h00. Rudy partit pour sa prise en charge chez la psychomotricienne. Sa maman lui donna la main qu’il attrapa comme si sa vie en dépendait. Chloé montra à Lucas comment écrire son prénom sur la ligne. Laura était enfin sortie de sous la table et alignait consciencieusement des cubes colorés le long de l’armoire.

9h15. Emilie et Olga partirent en inclusion en CM1/CM2. Olga avait un sourire un peu triste ce matin. Emilie, toujours pleine d’entrain, lui prit la main et la tira hors de la classe. La presque jeune fille était le rayon de soleil de l’ULIS. Cela faisait maintenant quatre ans que Chloé l’avait en classe et c’était merveilleux de voir combien elle avait progressé et était sortie de sa coquille. Elle aimait s’occuper des autres, retrouvait toujours le stylo ou le cahier que Jordane perdait, consolait Rudy quand il se mettait à pleurer et était la seule qui avait réussi à rentrer en contact avec Laura depuis lundi. Une bouffée d’oxygène. Avec une belle maturité, malgré tout les sobriquets qu’on lui attribuait. « T’inquiète pas maîtresse, je vais t’aider. » avait-elle dit quand Chloé avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’AVSco cette semaine. Douze ans. Sa dernière année dans l’ULIS avant de partir, soit en ULIS Collège, soit en SEGPA. C’était à Chloé de voir ce qu’elle proposerait en équipe de suivi.

9h45. Alors que Chloé était occupée à séparer Raphaël et Titouan qui se disputaient, on frappa encore à la porte. Anna-Rosa, qui revenait du pédopsychiatre, prit place sans un mot. Elle avait sa tête des jours difficiles. Chloé préféra ne pas l’aborder tout de suite. La petite fille avait besoin de temps après les séances, ça ne changeait pas de l’an passé.

10h00. Récréation. C’était là aussi que le manque de l’AVS se fit sentir. Surveiller le passage aux WCs, faire attention à Laura qu’on avait déjà dû libérer deux fois d’une cabine où elle s’était enfermée sans savoir rouvrir… Chloé passerait à nouveau un coup de fil à l’inspection pour faire le forcing. Une ULIS sans AVS ? Délirant. Ce n’était pas comme s’ils n’étaient pas au courant de la fin de contrat de Roselyne en juillet. Trois ans. Contrat d’insertion. Trois ans et hop, nouvelle tête, devoir tout reprendre à zéro avec une nouvelle personne, pas forcément motivée et non formée. Roselyne allait lui manquer. C’était la meilleure AVS que Chloé ait jamais eu. Gentille. Patiente. Elles avaient formé un tel binôme que cela allait être difficile de retrouver le même équilibre. Qu’est-ce qu’elle avait pleuré, la pauvre femme, quand son dernier jour était arrivé. Et les enfants aussi. On s’attache vite à l’ULIS. Et on n’aime pas les changement de repères. Quand est-ce qu’ils allaient comprendre ça, là-haut ?

10h20. Jordane s’était battu pendant la récréation. Trop rapide pour que Chloé intervienne à temps. Elle avait eu beau traverser la cour au pas de course, elle n’avait pas pu éviter les coups. Bien sûr que c’était mal de se battre, mais comment ne pas se mettre à la place du garçon, encore insulté. « Débile. » « Gogole. » Les noms d’oiseaux volaient facilement. Elle savait bien qu’on appelait l’ULIS : la classe de demeurés. Le « I » qui signifiait Inclusion n’était que sur le papier. C’était vraiment rare que ses élèves jouent avec les autres. Ou alors les autres se jouaient d’eux.

11h30. La pause de mi-journée. Assez attendue mais moment de stress pour ses petits élèves. Heureusement, il y avait Emilie. Tel un phare dans la mer d’élèves qui attendaient pour entrer à la cantine, elle était le point de ralliement pour ses camarades, noyé dans la masse. La cantine était une épreuve quotidienne pour ces enfants. Surtout les petits nouveaux. Et le personnel municipal n’était pas toujours très bienveillant et oubliait souvent les petites différences des élèves de l’ULIS. Chloé les laissait toujours avec un peu d’appréhension, sachant qu’elle aurait à désamorcer, rassurer, calmer après le déjeuner. Il fallait toujours trente minutes avant de retrouver une ambiance propice au travail. Evidemment, elle avait adoré l’idée de Laurent de faire du yoga. Ses petits élèves avaient vite adhéré à l’activité. Cependant, il fallait quand même les laisser raconter tout ce qu’ils avaient vécu le midi avant cela.

Chloé prit son sac et se dirigea vers la salle des maîtres. Elle emporta aussi quelques choses à revoir pendant le repas. Comme les inclusions de l’après midi. Pour les habitués qui étaient là depuis l’an dernier minimum, elles avaient repris dès la rentrée. Les autres attendaient un peu d’être familiarisé avec l’ULIS. Rien ne pressait. Sauf l’inspecteur. « Une ULIS qui fonctionne est une ULIS vide. » Dans ce cas-là, à quoi servait-elle ?
Titouan partait chez l’orthophoniste, Déborah passait l’après midi à l’Institut Médico Educatif. L’ULIS était un peu trop fatigante pour elle, elle n’y était que les matinées. Jordane, Rudy, Anna-Rosa et Raphaël serait inclus dans leur classe de référence une bonne partie de l’après midi. Elle allait profiter de n’avoir qu’un nombre très restreint d’élèves pour évaluer leurs capacités et commencer à établir leur Plan Personnel de Scolarité.

12h30. Les collègues discutaient tout en corrigeant leurs cahiers. Parfois, Chloé se sentait si loin de tout ça. Elle n’avait que dix élèves. Lundi, ils étaient douze mais deux n’avaient pas de notification MDPH, alors il avait fallu les remettre en classe ordinaire. Elle savait qu’ils allaient lui en trouver d’autres. Pas de souci là dessus.
L’enseignante spécialisée écouta d’une oreille distraite Samuel et Samira qui ronchonnaient sur certains de leurs élèves. Oui, elle se sentait loin de tout cela. Et les collègues, même si elle s’entendait plutôt bien avec eux, lui faisait bien sentir. Ses élèves dérangeaient. Ils se passeraient bien de les avoir, même si c’était peu de temps et que Chloé veillait à ce que ce soit sur des matières qui ne les mettaient pas trop en difficulté. Elle savait aussi que ça causait dans son dos, à propos de son faible effectif, que parfois, elle n’avait que deux élèves en classe, que ça allait, on ne se fatiguait pas trop à l’ULIS, à faire des kaplas et de la pâte à modeler. Chloé ne disait rien. C’était par ignorance. Comme si passer le concours d’enseignant spécialisé était si facile. Comme si jongler avec des profils si différents était facile. Elle ne niait pas les difficultés de ses collègues, surtout avec cet espèce de glissement qui se faisait sentir depuis quelques années. Des élèves qui avaient le profil ULIS qui étaient dans l’ordinaire, des élèves qui seraient mieux en IME qui peuplaient l’ULIS, les moyens qui ne suivaient pas.
Mais bon, il fallait bien assurer quand même. C’était peine perdue de vouloir expliquer son rôle à certains bornés, comme Jean-Michel, qui avait toujours refusé les inclusions, même en EPS.
Tant pis. Elle devait composer entre les besoins de ses élèves, les injonctions de la hiérarchie, les moyens à sa disposition et le bon vouloir de ses collègues. C’était ça, l’ULIS. Trouver le bon équilibre.

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