Brèves de rentrée #8

Et nous concluons enfin ces brèves de rentrée. J’espère que cela vous a plus. Quand à moi, ça m’a donné envie d’écrire plus sur l’univers scolaire. Alors, fin, peut-être… à suivre.

Vendredi 6 septembre

« Silence! » Un cri qui venait du fond du ventre, syllabe centrale traînante. Le poing s’abattit sur le bureau. Samuel écarquilla les yeux. Tout aussi étonné que ses élèves du hurlement qui venait de sortir de sa gorge. Le silence se fit. Une gueulante pareille, ça calme.

Coup d’œil à la pendule. 15h45.

Plus que quarante-cinq minutes.

Punaise.

Ce vendredi après midi était une épreuve terrible pour Samuel. Les élèves étaient agités, fatigués et lui aussi. Ce se disputait dans tous les sens. Il avait même dû arrêter une bagarre.

Et ce n’était que la première semaine de classe.

Qu’est-ce qui lui avait pris de vouloir faire des conseils de classe à la Freinet ? Les trois quart n’en avaient rien à secouer. Le président de la séance faisait n’importe quoi. Peut-être que Samuel aurait dû mieux expliquer. Léo, grand comique en devenir, amusait la galerie en proposant des règles de classes plus stupides les unes que les autres.

Un fiasco total.

Laurent lui avait dit qu’ils étaient un peu « chaud patate ». Euphémisme. Ils n’écoutaient rien à ce que leur disaient Samuel. Parfois, il sentait leurs regards sur lui, il avait l’impression qu’ils se payaient sa fiole. Il sentait la transpiration venir. Une sorte de sueur chaude qui lui coulait dans le dos. Puis l’impression disparaissait.

Mardi, déjà, il avait dû punir d’une partie de la récréation. Il savait que ce n’était pas bien, que le règlement départemental désapprouvait la pratique mais qu’est-ce qui pouvait bien faire face à trente gamins survoltés qui faisaient exprès de mettre deux plombes à copier un exercice au tableau ?

Une petite voix s’éleva. Mathilde. Une mignonnette qui proposa enfin quelque chose d’intelligent. Samuel lui fit un grand sourire plein de gratitude. Heureusement, il y avait des petits mignons qui voulaient bien travailler, qui répétaient « chut, le maître parle ! » quand le bruit était trop intense.

Finalement, il décida de prendre un peu les choses en main et ce fut d’un ton excédé qu’il limogea le président de séance. Tant pis pour l’éducation nouvelle. Il voulait que les règles de la classe soient finies avant le week-end. Il se souvenait de ce qu’il avait appris en ESPE, que les règles devaient être faites par les élèves, que c’était important car ils étaient plus enclins à respecter quelque chose dont ils étaient à l’origine. Et Samuel y croyait.

Cette année, sa deuxième année en tant que titulaire, était aussi l’année de la première inspection. Et cela lui mettait la pression. Il y avait bien ces histoires de changement quand à la mise en place des inspections, remplacées par des rendez-vous carrière, mais la transition n’était pas effectuée et Samuel avait déjà reçu les directives quand l’éventuelle visite de l’inspecteur dans sa classe.

D’où l’innovation que Samuel tentait. Il voulait faire bonne impression et il savait que certains inspecteurs appréciait qu’on applique les nouvelles directives, qu’on impulse de l’ingéniosité dans la pratique de classe.

Quand Laurent lui avait passé la liste des effectifs, il l’avait mis en garde contre la structure de la classe. Elle avait du mal à garder son unité, il y avait des clans qui se disputaient sans cesse aux récréations, mais c’était encore gérable. Pour quelqu’un qui avait de la bouteille et du charisme comme Laurent, peut-être. Mais Samuel, T2, comme on disait dans le jargon, n’avait pas l’aplomb de son collègue. Il manquait cruellement de confiance en lui. C’était ce qu’affichait le rapport de la conseillère pédagogique qui l’avait visité plusieurs fois l’an passé. Pourtant, il avait eu une sacré chance d’avoir, dès sa première année d’enseignement, un poste de titulaire adjoint à titre définitif. Il avait été très content d’éviter la REP+, les postes de brigade ou les fractionnés comme la quasi totalité de ses pairs.

Et pourtant… pourtant Samuel avait l’impression de se noyer. Il n’y arrivait pas. Il avait eu de la chance et il n’était même pas capable de la saisir.

Il avait pensé qu’être bon au concours, bon au Master et aimer les enfants suffisait à être un bon prof. Mais il n’était pas le prof qu’il avait rêvé être, celui dont les élèves boiraient les paroles, le trouverait super cool tout en étant respecté.

« Maître c’est pas juste quand tu nous a privé de récré. » Fatima rougit quand le regard de Samuel se posa sur elle. Mâchouillant sa lèvre inférieure, regardant fixement un point qui se trouvait à côté de lui, la petite élève bredouilla qu’elle n’avait rien fait, elle et que la punition n’avait pas été juste. L’enseignant était d’accord avec elle. Oui, ce n’était pas juste. Mais comment faire ? Ce n’était pas facile de choper les turbulents, ce n’était jamais eux. Et contrairement à ce qu’on pouvait croire, Samuel n’avait pas les yeux derrière la tête. Car, évidemment, ça se passait toujours dans son dos.

Coup d’œil nerveux à la pendule. 16h10. Le temps de lever la séance, remettre les tables en place et vérifier que tout le monde avait fait son cartable correctement et ce serait l’heure de sortir.

« Hé bien… » Se sortir de là. « Hé bien, que proposez-vous quand c’est le bazar et que vous n’êtes que très peu à écouter ? Réfléchissez-y ce week-end. La séance est levée. »

Évidemment, Fatima était déçue de la réponse mais n’en montra qu’une faible grimace. Samuel était aussi déçue qu’elle de sa propre attitude. Mais qu’est-ce qu’il avait eu comme idée. Il songea qu’il pourrait jeter un coup d’œil à cet histoire de permis à point qu’il avait vu sur un blog d’instit. Valoriser les bons comportements. C’était peut-être ça qui fonctionnerait.

Le brouhaha revint alors que chacun remettait sa table en place. Le U collégial laissa place aux rangs bien serrés. La classe était si petite, on faisait à peine tenir le mobilier.

Arnaud, qui avait comme responsabilité de la semaine de redonner la liste des cahiers à prendre pour le week-end, prit place au tableau. Et ne put s’empêcher de faire le cake.

Samuel le brusqua pour qu’il arrête.

Pour que cette journée se termine.

16h25. Ils étaient déjà tous dans le couloir. Bruyants. Se bousculant, se chamaillant. Samuel hésita entre lâcher les fauves ou les faire attendre jusqu’à ce qu’ils soient calmes. Mais il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche. Jean-Michel passa la tête par la porte de sa classe et se plaignit du bruit d’un air rogue. Silence immédiat des CE2. Samuel piqua un fard. Il avala la boule qui lui montait déjà dans la gorge et invita d’un ton passablement aimable sa classe à se mettre en rang pour sortir.

Dire au revoir. Souhaiter un bon week-end. Le cœur n’y était pas. Et ce n’était que le premier vendredi. Encore trente-cinq. Trente-cinq semaines de classe. Et Samuel n’avait qu’une hâte : qu’elles passent vite.

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